1. Bonjour Armel, peux-tu te présenter ?

J’ai 44 ans, j’habite à Nantes depuis toujours avec quelques voyages deci-delà. Marié avec Myriam, nous avons 3 enfants. Je suis coureur au large depuis 2003, en chemin pour participer au prochain Vendée Globe, dont le départ est le 8 novembre.

Launching the new Imoca 60 L'occitane, French Skipper Armel Tripon , Imoca 60 L'Occitane en Provence for the Vendée Globe 2020, designed by Sam Manuard, Build by Black Pepper, on January 31, 2020, Nantes, France - Photo : Pierre Bouras / DPPI

  1. Peux-tu nous parler de ton parcours, de ta découverte de la navigation et de la compétition ?

Ce sont sans doute des rêves d’enfant qui ont germé et qui ont fini par se réaliser, mais il n’y avait rien d’écrit ou de prédestiné !

J’ai fait une découverte incroyable, à l’âge de 19 ans avec des copains du lycée. Ils avaient retapé un petit bateau en bois (un Muscadet) et ils m’ont embarqué pour aller jusqu’à Hoedic, une île dans le golf du Morbihan. Ça a été une révélation. C’était une nuit étoilée, il y avait très peu de vent, juste ce qu’il faut, un sillage phosphorescent, des lumières qui se découvraient, une île au loin… Ce paysage féérique, cette ambiance de nuit, les odeurs en arrivant sur l’île, tout ça m’a complètement happé. A partir de ce moment-là, je me suis dit « voilà, ca va être ça, ma vie ».

J’avais déjà fait un peu de dériveur auparavant, mais rien de plus. Il n’y avait pas d’atavisme familial. Mais ce goût de liberté m’a attrapé.

J’ai arrêté le lycée, je ne me retrouvais pas de toute façon dans le système scolaire, et je suis rentré à l’école de voile des Glénans (la plus grosse école de voile de croisière). J’y suis arrivé, sans même savoir faire un nœud de chaise, juste avec ma volonté et ma motivation. Au fur et à mesure, je me suis formé. J’ai tout de suite trouvé un univers qui correspondait à ce que j’étais, avec ce sentiment de liberté, cet engagement qu’il fallait mettre dans les choses, ce jeu avec le courant, ce lien fort avec la nature. J’ai grandi à la campagne, près de Nantes, sur les bords du canal de Nantes à Brest. Mon enfance, c’étaient des cabanes dans les arbres, le vélo, la marche… Mon vélux donnait sur des champs à perte de vue. En mer, j’ai retrouvé ce contact avec la nature, très palpable.

Ma formation aux Glénans a duré deux ans et demi. C’est vertueux, car on est formé, puis à notre tour on forme d’autres gens. On acquiert des responsabilités de plus en plus importantes, avec des périmètres de navigation qui évoluent. A la fin, j’emmenais des stagiaires en Irlande, par exemple sur un bateau de 12 mètres. J’avais 19 ans, ils me faisaient totalement confiance, j’ai trouvé ça fabuleux. Cela m’a donné une force incroyable et m’a vraiment responsabilisé. D’ailleurs, c’est une philosophie que j’essaie de perpétuer avec mon entourage !

Cela a duré quelques années comme ça, puis j’ai passé en 1997 un brevet d’Etat pour encadrer les formations et j’ai découvert le jeu de la régate, les sensations. Pour moi, la vie, c’est un jeu en fait !

De fil en aiguille, dès que je pouvais, je me glissais dans ce monde de la régate, en travaillant avec des propriétaires, en les emmenant régater. Je suis rentré comme ça dans le milieu de la course au large. J’ai travaillé pour des coureurs en tant que préparateur (technicien ou « homme de l’ombre »).

Nouvelle révélation pour moi lorsque les personnes pour qui je travaillais m’ont prêté leur bateau en fin de saison. J’ai pu faire une course en solitaire, me confronter aux meilleurs du circuit. A ce moment là, je me suis dit que c’était hallucinant. C’était la route du Ponant (entre Perros-Guirrec et Saint Gilles Croix de Vie). Je me suis retrouvé à tricoter le long de la côte bretonne, alors que tout le monde partait au large, et en rentrant dans le Chenal du Four, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que deux bateaux devant moi… J’ai réussi à garder ma position jusqu’au Raz de sein, après c’était compliqué, mais pour une première course, je me sentais en phase.

Deuxième moment marquant de cette course, c’était à Saint Gilles Croix de Vie, sur un parcours entre des bouées. J’ai fini une manche dans les cinq premiers. Cela m’a boosté encore plus. C’est ce qui m’a vraiment mis le pied à l’étrier, et derrière j’ai décidé d’en faire ma vie.

Pour devenir professionnel, la première étape fut la Mini Transat, en 2001, avec un bateau de 6,50m que j’avais recouvert de photos de personnes qui avaient participé au financement de cette course. J’avais appelé ça « Votre sourire sur l’Atlantique ». C’était marrant et plutôt sympa ! J’étais également soutenu par deux sponsors, Daniel Jouvance et Laurie Lumière.

Mais j’ai dû abandonner sur la première étape en cassant mon pilote automatique. Cet échec m’a renforcé, même si ce fut clairement difficile sur le coup… Je me suis remis en selle, en rachetant notamment un meilleur bateau, avec Moulin Roty comme sponsor, et là c’était parti !

J’ai gagné la Mini en 2003, et cela a vraiment été le tremplin.

Ça m’a donné le droit à un sponsor titre, Gedimat, pour aller sur le circuit du Figaro. Je suis devenu officiellement professionnel, et cela a duré sept saisons. Là, c’est comme si j’arrivais du fin fond de la Ligue 2 et qu’il fallait que je monte en Ligue 1 tout de suite. C’était compliqué car il n’y avait pas de résultat. Il y a différentes courses : la course majeur, la Solitaire du Figaro, et puis souvent il y a une Transat et plein de petites courses qu’on appelle des Grand Prix. C’est une sorte d’école de la compétition. C’est vraiment là où j’ai appris mon métier, et je remercie mon sponsor pour cela.

Au fur et à mesure, j’ai progressé, j’ai gagné quelques courses, mais sans malheureusement vraiment performer. Au bout de sept ans, en 2010, j’ai quitté le circuit. Tout s’arrêtait, je n’avais plus de sponsor, c’était un peu comme si j’avais été viré de mon boulot. Je l’ai assez mal vécu, mais en même temps, c’était aussi pas mal de pression, tous les ans le contrat était remis en question, donc j’avais une espèce d’épée de Damoclès au-dessus de moi, avec une famille à assumer… J’étais cramponné à ça en me disant que si cela s’arrêtait, tout s’arrêtait.

Une fois parti du circuit Figaro, il a fallu ensuite reconstruire, rebondir. Cela a mis un peu de temps mais cela s’est fait, notamment grâce au soutien de ma femme. Un autre skipper est venu me chercher, j’étais donc son co-skipper. Il gérait le côté financier, avec les sponsors, c’était confortable pour moi. J’ai pu renouer avec la voile pure et retrouver de la légèreté. Cela m’a ouvert des portes pour de nouveaux projets.

En 2011-2012, j’ai rencontré Michel de Franssu, patron du chantier Black Pepper, et Reinold Geiger, patron de l’Occitane. Ils m’ont accompagné pour la Route du Rhum 2014, avec d’autres passionnés de voile. On avait ensuite pour projet de faire le Vendée Globe en 2016. Malheureusement, cela ne s’est pas concrétisé.

A partir de 2016, j’ai été accompagné par un nouveau sponsor, Réauté Chocolat. Cela a été deux très belles années, avec un nouveau projet, le Multicoque océanique, au début en double, puis en solitaire, qui m’a mené jusqu’à la victoire lors de la Route du Rhum 2018.

Derrière, cela s’est enchaîné avec le projet Vendée Globe, suite à mes retrouvailles avec Reinold Geiger et Michel de Franssu. Le bateau a été mis à l’eau à Nantes et je m’entraîne désormais à la Trinité-sur-Mer.

Il y aura en mai prochain la Transat anglaise, entre Brest et Charleston, qui me servira de course de qualification. Je naviguerai prudemment afin d’assurer ma qualification. Puis, en juin, la Transat retour New York-Les Sables d’Olonne. J’aurai plus d’opportunités pour percevoir le potentiel du bateau, notamment au portant. Ce sera l’occasion de tester l’étrave de Scow, qui est censée permettre au bateau de survoler les vagues. Cela n’a jamais été fait sur des IMOCA, mais cela a permis à des bateaux de 6,50m et de 12m de gagner les dernières courses dans leurs catégories, avec une navigation moins violente et moins stressante, car le bateau plante moins dans les vagues.

Sur les 8 bateaux neufs pour le prochain Vendée Globe, on est les seuls à avoir pris ce parti pris architectural. C’est un défi !

Launching the new Imoca 60 L'occitane, French Skipper Armel Tripon , Imoca 60 L'Occitane en Provence for the Vendée Globe 2020, designed by Sam Manuard, Build by Black Pepper, on January 31, 2020, Nantes, France - Photo : Pierre Bouras / DPPI

  1. Comment arrives-tu à te remettre en selle après les difficultés ?

Il est vrai que dans la compétition, on perd plus souvent que l’on gagne ! J’ai en moi une grande motivation, qui est mon moteur. Même si je suis mis sous terre, je renaîtrai encore.

Il y a ensuite le soutien de ma femme, Myriam, qui est prépondérant. Elle a une phrase à chaque fois « ne cède pas sur ton désir », que je garde en tête. Elle a été mon premier coach.

Et puis, j’essaye de faire confiance à la vie, avec une légèreté et une joie qui doivent rester présentes. On ne peut pas tout arrêter car on a perdu une fois, surtout quand on a la conviction personnelle d’être au bon endroit.

  1. Comment arrives-tu à te recentrer, à gérer tes émotions ?

Je travaille cela avec un coach, issu du tennis professionnel, depuis 2007. Il y a des techniques, mais aussi beaucoup de préparation mentale pour préparer les courses, en identifiant un maximum de situations qui pourraient arriver, en mettant des mots sur ce que représente la prochaine course pour moi… Cela m’aide ensuite aussi pour faire des choix.

Apprendre à identifier mes émotions, comprendre comment elles naissent, puis parvenir à les faire taire pour pouvoir prendre du recul, m’a ouvert des portes sur la compréhension du sport de haut niveau. J’ai acquis la conviction que cette gestion des émotions était la base de la compétition.

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  1. A ce propos, comment prends-tu tes décisions ?

J’écoute mon instinct, mais pour avoir le bon instinct, il faut de bonnes dispositions mentales. Si je raisonne de travers, il sera faussé. Donc il faut que je sois dans un bon état au moment de la prise de décision. Cela passe par une connaissance de soi la plus précise possible.

La voile est en plus un sport où l’on gamberge tout le temps, et où il ne faut pas se laisser happer par ses émotions, comme le stress ou la déception. Pour être en phase avec moi-même, je dois me recentrer, puis trouver du calme et écouter ma petite voix intérieure qui me fera prendre les bonnes décisions.

  1. Comment gères-tu la pression médiatique et l’effervescence avant les courses, pour ne pas que cela te déséquilibre ?

Je travaille également ce point avec mon coach, et je m’organise. Par exemple, avant la dernière Route du Rhum, je faisais les interviews et les briefs avec mon équipe exclusivement le matin et je gardais les après-midi pour moi. Une course comme le Rhum, ça se gagne d’abord à terre. Je restais beaucoup à l’écart du bateau et de la foule, qui prennent beaucoup d’énergie. Je marchais sur la plage, je lisais, je m’évadais, j’allais courir, je faisais du yoga et de la méditation… J’aime beaucoup cette dualité dans les  moments de pré-course où la tension, l’excitation monte et où en même temps, le calme est prépondérant.

  1. Y a-t-il des personnes dans ton entourage qui t’ont particulièrement permis d’avancer ?

Il y en a eu beaucoup ! Mais je pense surtout à ma femme, bien sûr, à Alberto Spina qui m’a beaucoup aidé à mes débuts et m’a prêté son Figaro, à Damien Grimont qui avait gagné la Mini en 1991 et qui m’a mis le pied à l’étrier, comme une sorte de guide, toujours positif et énergique. Il y a aussi mon coach, Ronan Lafaix, qui est issu du tennis professionnel, qui m’a ouvert les portes du haut niveau. Et enfin la rencontre avec Michel de Franssu et Reinold Geiger avec qui nous avons développé plein de nouveaux bateaux, jusqu’à ce défi autour du monde.

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  1. Qu’est-ce que tout ça exige de toi ?

Cela demande un engagement quasiment quotidien et une grande exigence. Tout compte : l’équipe qui t’entoure, la sérénité et le bien-être de cette équipe, la sérénité que transmet ton sponsor, la manière dont le bateau est préparé, ta propre préparation physique et mentale…

  1. Y a-t-il des valeurs pour toi qui sont particulièrement importantes ?

Je parlais de l’engagement, car celui que je mets, j’aime le retrouver chez les gens avec qui je travaille. La sincérité aussi, qui permet d’avoir confiance en les personnes avec qui je travaille.

  1. Y a-t-il des enseignements que tu aimerais transmettre ?

Une phrase de Schopenhauer : tu n’as aucune chance mais saisis-la ! Voilà, tout est possible.

Le fait de croire en ses rêves car moi, ma vie, ce n’est que ça ! La vie est courte, autant la vivre à 100% !

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Photos  ©Pierre Bouras – L’Occitane en Provence

 

Pour aller plus loin : 

Blog d’Armel Tripon

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